Le drapeau qui ne disait pas la vérité
Le drapeau qui ne disait pas la vérité Avril 2019. Le drapeau de Jumia est hissé sur le balcon du New York Stock Exchange. La presse économique mondiale célèbre la première startup africaine à être listée sur une grande place boursière mondiale. Sauf que ce jour-là, Jumia n'est pas incorporée en Afrique. L'entreprise — anciennement connue sous le nom d'Africa Internet Holding GmbH avant d'être renommée Jumia Technologies AG en janvier 2019 — a son siège social à Berlin, en Allemagne. Son capital est largement européen et nord-américain. Son centre technique est au Portugal. Ses dirigeants fondateurs sont français. Le jour même de l'IPO historique, un débat éclatait sur les médias traditionnels et sociaux : « Jumia est-elle vraiment une entreprise africaine ? »
Cette licorne-là, elle est africaine de quoi, exactement ?
C'est la question fondatrice de ce premier épisode — et plus largement, du prisme à travers lequel je vous propose de relire la décennie écoulée.
Le piège d'un slogan
Le « Made in Africa » est né d'une revendication légitime. En mai 2000, le magazine The Economist titrait en couverture « The Hopeless Continent » — le continent sans espoir. Onze ans plus tard, le même magazine effectuait un revirement spectaculaire avec une couverture titrée « Africa Rising », illustrée par un enfant faisant voler un cerf-volant arc-en-ciel en forme de continent. Très vite, le slogan glisse. De revendication politique, il devient outil de communication. Un drapeau qu'on plante sur n'importe quelle entreprise pour la rendre instantanément vendable. Le chiffre qui résume tout ? En 2021, 640 startups tech africaines ont levé un total de 5,2 milliards de dollars sur 681 tours d'equity, soit une croissance de 3,6x par rapport à l'année précédente. Un record historique selon le rapport annuel Partech Africa. Mais comme le note TechCrunch dans son analyse comparative des rapports Partech, Briter Bridges et The Big Deal : certains acteurs de la tech ne considèrent pas des entreprises comme Zepz, Zipline ou Tala comme africaines — ils les voient comme des entreprises internationales basées aux États-Unis ou au Royaume-Uni avec l'Afrique comme l'un de leurs marchés. Si l'on excluait leurs tours, le venture capital sur les startups africaines tomberait conservativement entre 4 et 4,5 milliards de dollars. Autrement dit : la définition même de ce qui est « africain » tient le récit par les deux bouts.
Quelques exemples concrets, vérifiables.
Wave, célébrée comme la première licorne d'Afrique francophone, illustre cette tension. Le tour de Série A de 200 millions de dollars qui l'a fait passer à une valorisation de 1,7 milliard a été co-mené par Sequoia Heritage, Founders Fund, Stripe et Ribbit Capital — quatre fonds américains. Wave a été créée par deux Américains, Drew Durbin et Lincoln Quirk.
Flutterwave, présentée comme un fleuron de la fintech africaine, a en réalité son siège social à San Francisco, Californie, depuis sa fondation en 2016.
Jumia : siège social à Berlin, centre technique au Portugal, capitaux majoritairement européens et américains.
Une startup peut avoir un fondateur ghanéen, des bureaux à Lagos, et n'avoir d'africain que la carte sur le pitch deck.
Ce n'est pas du « Made in Africa ». C'est de l'assemblé en Afrique, possédé ailleurs.
Les indicateurs mentent. Voici ceux qu'on devrait suivre.
Les acteurs qui possèdent vraiment
À côté du grand récit dominant, il existe des acteurs qui — depuis longtemps, parfois sans bruit — possèdent vraiment. Interswitch (Nigeria). Fondée en 2002 par Mitchell Elegbe, l'entreprise a mis dix-sept ans avant que Visa n'investisse en 2019. L'entreprise a atteint le statut de licorne en 2019 après un investissement equity de 200 millions de dollars de Visa qui lui a donné une valorisation de 1 milliard. À la suite de l'annonce, Iyinoluwa Aboyeji, co-fondateur de Flutterwave et Andela, a souligné qu'il avait fallu 18 ans pour que le Nigeria voie naître sa première licorne « complètement homegrown » — Jumia ayant été fondée par Rocket Internet. Les conglomérats familiaux ouest-africains (NSIA, Coris Bank, Mansa Bank). Moins glamour, moins « tech ». Mais ils cochent les quatre indicateurs : capital local, ancrage juridique, propriété intellectuelle, profits réinvestis. La BRVM (Bourse Régionale des Valeurs Mobilières). On en parle peu dans les podcasts tech anglophones — pourtant, c'est là que se font les introductions en Bourse de l'espace UEMOA. Sonatel, Orange Côte d'Ivoire, Ecobank. Des sorties qui gardent la valeur dans la région. Trois enseignements communs :
- Le temps long plutôt que la course à la série A
- Le capital patient et local plutôt que le venture capital qui veut sortir en cinq ans
- L'ancrage juridique et physique sur le continent : siège ici, board ici, profits taxés ici
Du « Made in Africa » au « Owned in Africa »
Si l'on accepte que le « Made in Africa » mesure mal ce qu'il prétend mesurer, la vraie question n'est pas s'il est légitime. C'est qu'est-ce qu'on construit à la place ? Je propose un déplacement de critère : « Owned in Africa ». Ce n'est pas un slogan plus joli. C'est une grille d'évaluation. C'est arrêter de mesurer le succès à la couverture de Forbes, et commencer à le mesurer à la propriété de la cap table. C'est arrêter de célébrer les exits new-yorkais, et exiger des sorties à la BRVM, à Lagos, à Johannesburg. C'est dire à nos entrepreneurs : votre entreprise n'est pas africaine parce que vous êtes africain. Elle est africaine parce que la valeur qu'elle crée reste là où vous l'avez créée. Ce changement de critère implique des décisions difficiles. Refuser certains investisseurs. Choisir des structures juridiques moins optimisées fiscalement mais plus ancrées. Construire plus lentement. Réinvestir au lieu de sortir. Mais c'est à ce prix-là — et seulement à ce prix-là — qu'on aura un jour une vraie souveraineté économique.
Le mot de la fin
Cet article ne dit pas que toutes les startups dites africaines sont des fraudes. La plupart de leurs fondateurs sont brillants et courageux, dans un système qui les pousse vers l'extérieur. Le système, lui, est à interroger. Et la première étape pour le changer, c'est d'arrêter de se mentir sur ce qu'on a construit jusqu'ici.
Quand la valeur sort du continent à chaque exit, on ne construit pas un écosystème. On l'exporte.
Sources
- IPO Jumia au NYSE, avril 2019 — TechCrunch — « African e-commerce startup Jumia's shares open at $14.50 in NYSE IPO »
- Siège social Jumia à Berlin (incorporée en Allemagne) — Yahoo Finance — Jumia Technologies AG (JMIA) Profile ; StockAnalysis — JMIA Company Profile
- Critiques sur l'identité africaine de Jumia (centre tech au Portugal, capitaux européens/américains, dirigeants français) — Wikipédia (FR) — Jumia ; The Africa Report — « Jumia: What went wrong at 'Africa's First Unicorn'? »
- Couverture The Economist « The Hopeless Continent » (mai 2000) — How We Made It In Africa — « How The Economist changed its tune on Africa »
- Couverture The Economist « Africa Rising » (décembre 2011) — Africa Is A Country — « The Economist's Africa »
- Levée record 2021 : 5,2 Mds $ sur 681 tours (Partech Africa Report) — Partech Partners — 2021 Africa Tech Venture Capital Report
- Débat sur l'inclusion d'entreprises non-incorporées en Afrique dans les chiffres — TechCrunch — « Reports say African startups raised record-smashing $4.3B to $5B in 2021 »
- Wave : Série A 200 M,valorisation1,7Md, valorisation 1,7 Md ,valorisation1,7Md, investisseurs (Sequoia Heritage, Founders Fund, Stripe, Ribbit Capital) — TechCrunch — « Sequoia Heritage, Stripe and others invest $200M in African fintech Wave »
- Wave : co-fondée par deux Américains (Drew Durbin et Lincoln Quirk) — TechCabal — « How Wave became Francophone Africa's first unicorn startup »
- Flutterwave : siège social à San Francisco — CB Insights — Flutterwave Profile ; LinkedIn — Flutterwave
- Interswitch : fondée en 2002 par Mitchell Elegbe — Ventureburn — « Nigeria's Interswitch becomes Africa's latest unicorn »
Placide Bakala
Ecosystem builder · Strategist
